[Interview] La prise en charge des auteurs de violences conjugales par l'association Praxis (Belgique)

Publié le mercredi 28 juin 2023
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Cécile Kowal, responsable clinique de l'association Praxis, a accordé une interview à Citoyens & Justice portant sur le programme d'accompagnement des auteurs de violences conjugales de l'association belge Praxis. Elle interviendra le 19 octobre prochain lors du colloque organisé par Citoyens & Justice et l'université de Bordeaux "Violences de genre, violences intrafamiliales : une recherche systémique au service des pratiques".

L’association sans but lucratif Praxis propose un programme de responsabilisation en groupe pour toute personne (homme ou femme), de plus de 18 ans, judiciarisée ou non, qui exerce des violences dans le couple et la famille. Le programme de base de 45h peut être complété par d’autres prises en charge. Une recherche longitudinale a montré que ce type de prise en charge fait baisser de moitié les risques de récidive alors que l’amende ou l’incarcération augmente les taux de récidive.

Cécile Kowal, psychologue responsable clinique à Praxis

Cécile Kowal, psychologue responsable clinique
à l'association Praxis (Liège, Belgique)

 

Citoyens & Justice :
Les programmes en Belgique existent depuis les années 2000, comment ces programmes se sont mis en place ?

Cécile Kowal :

'' Dans un contexte de naissance des peines et mesures alternatives en Belgique (issues du mouvement de la justice restaurative), entre 1994 et 2000, notre association organisait un programme d’accompagnement pour des personnes qui avaient commis des faits infractionnels, dans l’espace public, sous l’emprise d’une consommation d’alcool ou de drogues.

Progressivement, nous avons constaté la présence, dans ces groupes de parole, de justiciables interpellés pour des comportements de violences non plus sur la voie publique mais sur la scène familiale, souvent à l'égard de leur conjointe. Nous avons rapidement observé des différences entre les deux problématiques (violences publiques versus violences privées) : la signification de ces comportements violents, leur contexte d'apparition, leur impact etc. Nous faisions également le constat que les auteurs de violences, rencontrés dans ces groupes hétérogènes, justifiaient leurs actes différemment et que le discours social offrait aux auteurs de violences conjugales des explications déresponsabilisantes, difficiles à déconstruire. Travailler avec les auteurs de violences conjugales n'a donc pas été réellement un choix de départ, cela s'est imposé à nous en constatant leur présence dans nos groupes. Notre choix réside dans notre volonté de particulariser et de professionnaliser notre approche vis-à-vis de ces personnes. En effet, les intervenants se sont très rapidement posés des questions éthiques et déontologiques concernant la dangerosité de certaines situations rencontrées et les risques de récidive : après la séance de groupe, l’agresseur retourne auprès de la victime !

Pour assurer cette « reconversion », nous nous sommes formés auprès du centre "OPTION : une alternative aux violences conjugales", de Montréal. Pendant plus de dix ans, ce service québécois nous a formés et supervisés. En 2001, nous animions notre premier groupe composé exclusivement de justiciables auteurs de violences conjugales et intrafamiliales. Et progressivement, nous avons stoppé nos offres de services aux autres publics cibles pour nous spécialiser uniquement dans la prévention des passages à l’acte au sein des familles. "

 

Citoyens & Justice :
Qu’est-ce qui vous a conduit à formaliser une base de ces programmes à 45h ?

Cécile Kowal :

" Notre programme de prise en charge s’est donc construit par tâtonnement à partir d’une expérience préexistante et en s’inspirant d’un modèle québécois. Dans le cadre de notre programme préexistant (infractions et assuétudes), notre service avait obtenu un financement public dont les formalités administratives mentionnaient 45 heures de prise en charge.

Dans un premier temps, afin d’intégrer notre nouveau public cible sans bouleverser le cadre administratif qui permettait à notre service de survivre, nous avons simplement poursuivi ce que nous faisions déjà. Il se trouve que nos superviseurs québécois développaient également un programme de plus ou moins quarante heures. Cette concordance n’est pas vraiment un hasard. Les équipes psycho-sociales du début des années 2000, formées à la dynamique des groupes, et aux approches systémiques et rogériennes du changement humain connaissent le temps et les étapes nécessaires pour qu’une personne modifie librement et en profondeur ses comportements lorsque ceux-ci témoignent d’un enchevêtrement complexe entre apprentissages sociaux, traits de personnalités, dynamiques affectives et relationnelles, enjeux systémiques. La littérature à propos de l’aide contrainte nous invite également à réfléchir à une durée de prise en charge suffisante mais pas trop : suffisante pour créer l’opportunité de s’approprier la contrainte et dépasser les résistances ; pas trop pour donner l’occasion de changer de statut et passer d’une aide contrainte à une demande d’aide choisie et volontaire. Encore aujourd’hui, nous affirmons à nos usagers que 45 heures constituent un début de prise en charge mais qu’il sera nécessaire de maintenir une aide au changement à Praxis ou ailleurs, dans la continuité ou plus tard. "

 

 

Citoyens & Justice :
Est-ce que ces programmes étaient une proposition de Praxis ou du gouvernement ?

Cécile Kowal :

" Au début des années 2000, la question de la prise en charge des auteurs de violences conjugales était tout simplement inexistante en Belgique (et même en Europe) ; autant dans les pratiques de terrain que dans les politiques sociales, judiciaires ou de santé. Les fondateurs de Praxis ont réellement été des pionniers en la matière. Pour rappel, leur intention, lors de la création de l’association et lors de leur inscription dans le mouvement de la justice restaurative, est de créer une structure qui offre des soins à l’articulation des mondes de la Justice et de la santé. Pour PRAXIS, c’est l’occasion de mettre en œuvre plusieurs de ses valeurs : la lecture systémique (penser globalement pour agir localement), le décloisonnement des mondes professionnels (entre autres pénitentiaires et extra-pénitentiaires), la recherche de modes de travail coopératifs plutôt qu’exclusifs. L’objet social de l’association s’appuie sur un paradigme : celui du respect de la personne comme sujet de droit et du milieu carcéral comme un lieu où les cloisonnements, les tensions, les précarités, les stigmatisations se répètent et se renforcent. Ces valeurs n’ont pas changé mais se sont au contraire confirmées lorsqu’il s’est agi de s’adresser à des personnes qui commettaient des actes violents au sein du foyer.

Convaincre de la pertinence d’une aide aux auteurs de violences conjugales et intrafamiliales a été et reste encore un défi. Il a fallu également assurer aux services spécialisés dans l’aide aux femmes victimes de violences conjugales notre connaissance des processus d’emprise et de coercition et garantir que nos interventions n’auraient pas pour effet de minimiser, banaliser ou justifier les violences faites aux femmes.

Plus de vingt années plus tard, je peux témoigner combien le paysage associatif, politique, juridique, a remarquablement évolué dans ses modes de collaborations, dans ses connaissances de la problématique, dans ses actions de prévention et de traitement.

En 2003, notre service a de nouveau été pionnier en affirmant que des personnes auteures de violences conjugales mais non judiciarisées pouvaient être en recherche d’aides et de soins. Nous avons commencé à ouvrir notre programme a des personnes qualifiées de volontaires (versus contraintes). Le défi était de faire connaître l’existence de notre service alors qu’aucune campagne de sensibilisation ne s’adressait aux auteurs. Depuis plusieurs années, sur plus ou moins 1000 dossiers accompagnés par année, 25% sont des demandes volontaires. Une partie de ces personnes volontaires sont d’anciens usagers judiciarisés qui expriment le besoin de poursuivre leur démarche de responsabilisation.

Aujourd’hui, en Belgique, le plan de lutte contre les violences faites aux femmes, c’est :

  • 01/07/2016 : Entrée en vigueur en Belgique de la Convention d’Istanbul,
  • Plan intra-francophone 2020-2024 de lutte contre les violences faites aux femmes – 65 mesures,
  • Plan d’action national de lutte contre les violences basées sur le genre 2021-2025 – 200 mesures.

Les formes de violences visées: 

  • Violences entre partenaires et enfants exposés
  • Mutilations génitales féminines,
  • Mariages forcés,
  • Violences liées à l’honneur,
  • Violences sexuelles (viol, harcèlement sexuel, prostitution),
  • Violences de genre (transversal vs. Stéréotypes sexistes),
  • Violences gynécologiques et obstétricales,
  • Harcèlement.

La prise en charge des auteurs apparaît dans chacun de ces plans d’action car il est à présent intégré que l’accompagnement psycho-social des auteurs protège les victimes et diminuent les risques de récidive.

En Belgique, chaque niveau de pouvoir (Fédéral, Régional, Communautaire, Provincial) s’est doté d’un Ministère ou d’une cellule veillant à l’égalité entre les femmes et les hommes. Ce sont ces Ministères qui assurent la mise en œuvre des plans d’actions et l’octroi de financements publics pour les organismes de terrain. Praxis n’est plus subventionné par le ministère de la Justice mais par :

  • Le ministère des Maisons de Justice en Fédération Wallonie-Bruxelles,
  • Le ministère de l’Egalité et des droits des Femmes de la Région Wallonne,
  • Le secrétariat de l’Egalité des Chances de la Région Bruxelles-Capitale.

Si une part des financements de Praxis sont sous forme de subsides ponctuels ré-évalués chaque année, Praxis bénéficie depuis quelques années d’agréments qui donnent accès à des subsides tri-annuels ce qui assure une certaine stabilité au sein du service. "

Site internet de l'association PRAXIS

 

 

"Violences de genre, violences intrafamiliales : une recherche systémique au service des pratiques"

 

Retrouvez toutes les informations relatives au colloque des 18 et 19 octobre prochains au sein de notre article.

Programme & inscription

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