[Mémoire] Accompagnement des auteurs de violences conjugales et réponses pénales
Publié le lundi 16 décembre 2024Laëtitia Giraud, directrice adjointe du pôle social (établissement en protection de l’enfance et établissement socio-judiciaire) de l’Association Père Le Bideau située à Angoulême, association adhérente à la fédération Citoyens & Justice, nous a partagé le fruit d’un travail de réflexion qu’elle a mené sur l’accompagnement des auteurs de violences conjugales.
Comment aller vers un accompagnement davantage systémique ? Comment mieux coordonner les acteurs locaux ? Comment repérer, orienter et accompagner les personnes « à risque » pour intervenir le plus en amont possible, dans le cadre d’une démarche préventive ?
Ce sont toutes ces questions qui ont animé Laëtitia Giraud lors de la rédaction de son mémoire de recherche intitulé « L’accompagnement des auteur-e-s de violences conjugales – quelle(s) réponse(s) à apporter ? » dans le cadre d’un master 2 en sciences humaines et sociales – mention intervention et développement social.
« Actuellement, nous ne traitons pas une question mais nous traitons seulement les parties de la question »
Laëtitia Giraud, à propos de la lutte contre les violences conjugales
Ce mémoire articule avec brio les dimensions à la fois social, socio-judiciaire, psychologique mais aussi sociologique des violences conjugales en y intégrant les notions incontournables de genre, de masculinité et de féminisme.
Tout en présentant le cadre judiciaire et les dispositifs existants, comme les CPCA (Centre de Prise en Charge des Auteurs de violences conjugales), Laëtitia Giraud explicite le fait que nous pourrions, voire devrions, aller plus loin dans l’accompagnement des auteurs de violences conjugales en développant des dispositifs pro-actifs pour faciliter la demande d’aide des personnes « à risque », en favorisant l’acculturation la plus large possible des professionnel.le.s, ou encore en s’inspirant des méthodes d’accompagnement habituellement réservées aux victimes qui permettraient de mieux repérer, prévenir, sensibiliser, et reconnaître la violence.
Mémoire de recherche sur l'accompagnement des auteurs de violences conjugales
Interview réalisée par Emilie Boutin, chargée de mission égalité femmes-hommes et Ophélie Villamaux, responsable du pôle Animation réseau au sein de la fédération Citoyens & Justice
Citoyens & Justice : Quelles idées essentielles voudriez-vous que nous retenions de votre mémoire de recherche ?
Laëtitia Giraud : S’il n’y a pas de « profils types » d’auteurs, la personnalité du mis en cause montre des caractéristiques bien connues. Il y a des traits de personnalité qui précipitent « l’agir » par la violence et les rapports de domination, qui combinent des facteurs de vulnérabilités prégnants et des facteurs de protection affaiblis ou inexistants (ces facteurs sont internes et externes à la personne).
Nous parvenons tous, aujourd’hui, à nous accorder sur la nécessité de prendre en charge les auteurs mais cela reste à affiner, tant dans les moyens alloués que dans l’intérêt porté à ces personnes.
Dans la catégorie des « auteurs » j’identifie des personnes à risques, des personnes mises en causes (alternatives aux poursuites, contrôle judicaire socio-éducatif) et des auteurs condamnés. Différents axes de travail constituent chacune d’entre elles sur le plan psycho-éducatif, socio-judiciaire, social et de santé. L’action judiciaire est mieux connue et son arsenal engagé. Cependant, la prévention reste moins déployée bien qu’elle ait été renforcée avec les Centre de Prise en Charge des Auteurs de violences conjugales.
Tout le monde s’accorde à vouloir prendre en charge les auteurs dans le discours, dans le récit de la lutte contre les violences conjugales mais la plupart d’entre nous restons encore figés, « protégés » par nos représentations. Ces dernières sont parfois renforcées par l’accompagnement de ce public tantôt insaisissable, tantôt agaçant, épuisant avec ce sentiment connu d’être impuissant - « ils ne changeront pas ».
Certains sans doute, d’autres non.
À juste titre, la création des centres et maisons pour les victimes demeure essentielle, mais de façon complémentaire des lieux pour agir auprès des d’auteurs sont nécessaires. Cela pourrait se concrétiser par le biais de centres d’action et d’hébergement socio-éducatif et judiciaire pour les auteurs de violences conjugales mêlant obligation sociale, judiciaire, de santé, entre actions collectives et individuelles, programme de désengagement de la violence…
Il s’agit surtout de développer le regard systémique dans la lutte contre les violences conjugales pour les prévenir et les traiter. Pour cela, il parait nécessaire d’intégrer l’accompagnement des auteurs dans la culture professionnelle pour lutter contre les violences conjugales, afin de mieux détecter sans générer d’opposition auteurs/victimes.
C&J : Comment vos réflexions ont-elles impacté votre pratique professionnelle ?
Laëtitia Giraud : Ce travail donne du sens à l’action et me permet d’impulser, de créer, de rectifier, d’expérimenter, en matière d’accompagnement, de dispositif et de partenariat.
C&J : Dans votre mémoire vous avez conceptualisé les notions de démarche préventive et de démarche orientée, pouvez-vous nous en dire plus ?
Laëtitia Giraud : Je dirais plutôt que la démarche volontaire et la démarche orientée représentent deux formes d’une même démarche préventive.
La première est spontanée, la personne concernée interpelle un CPCA d’elle-même : en voyant un flyer, une communication, en cherchant à être aidée.
La seconde, essentielle à mon avis, au regard des caractéristiques de ces personnes, est celle de l’orientation de la personne avec/par des professionnel.le.s vers les CPCA. Cela signifie que les travailleurs sociaux, les professionnel.le.s de santé, entre autres, orientent, « prescrivent » à la personne à risque, d’aller vers un CPCA. L’orientation peut également être impulsée par les proches, la famille de la personne.
Nous renvoyons à la personne accompagnée qu’il y a peut-être un problème de comportement, de dysfonctionnement dans la relation à l’autre.
C’est nommer et orienter pour prévenir. Mes entretiens auprès des professionnel.le.s m’ont permis de mettre en exergue que cette logique était acquise, parfois automatique auprès des victimes pour les protéger mais qu’elle n’était pas évidente auprès des personnes à risques pour des raisons multifactorielles.





