[Vidéos & Interviews] L'Adolescence 2.0

Publié le vendredi 20 décembre 2019
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Les 7 et 8 novembre dernier, la Commission nationale Justice des Enfants et des Adolescents se réunissait à Agen pour aborder la thématique des jeunes et du numérique. Lors de la première journée de la Commission, 3 intervenants sont venus présenter leur recherche/ pratique portant sur l'impact des réseaux sociaux, notamment sur les publics les plus fragiles.

Les 7 et 8 novembre dernier, la Commission nationale Justice des Enfants et des Adolescents se réunissait à Agen pour aborder la thématique des jeunes et du numérique. Lors de la première journée de la Commission, 3 intervenants sont venus présenter leur recherche/ pratique portant sur l'impact des réseaux sociaux, notamment sur les publics les plus fragiles.

 

La chercheure Sophie Jehel, maîtresse de conférences à l'université Paris 8, spécialiste des questions Culture et Communication est venue à Agen présenter ses travaux sur les jeunes face aux images violentes, sexuelles et haineuses menés notamment auprès des jeunes de la Protection Judiciaire de la Jeunesse tandis que Thomas Huchon, journaliste et réalisateur nous a relaté la façon dont il essaye d’éveiller les consciences des jeunes lycéens mais aussi des détenus au travers le décryptage des théories complotistes qui fleurissent sur le web. Enfin Luc Henry Choquet, sociologue du droit, fort de son d’expérience en tant que responsable du pôle recherche de la DPJJ, nous a offert un panorama des différents adolescents en conflit avec la loi mettant en exergue la difficulté pour les jeunes les plus vulnérables à être en lien avec les autres y compris au sein des réseaux sociaux.

Retrouvez l'ensemble des interventions de la journée
via la chaîne Youtube de Citoyens & Justice

 

Les adolescents en conflit avec la loi face aux images trash sur internet

« Ce n’est pas parce que l’on regarde des films violents que l’on devient violent, que l’on regarde des films drôles que l’on devient drôle, que l’on regarde des films pornographiques que l’on va violer toutes les filles » précise, en préambule de son intervention, la chercheure Sophie Jehel, ‘‘Cette idée du passage à l’acte direct, est invalidée depuis plus de 70 ans dans la sociologie de la réception. Pour autant cela ne veut pas dire que les médias n’ont pas d’importance. Ils sont un fort répertoire culturel et d’identification. ’

 L’universitaire indique par ailleurs que le rapport au numérique est médié par tout un ensemble d’interactions et de médiations sociales avec les personnes qui comptent pour les jeunes (parents, professeurs, éducateurs etc.), permettant de réguler l’impact de ces images. Faut-il encore avoir autour de soi des personnes référentes en capacité d’interagir avec les jeunes sur ces questions ?

Dans une recherche effectuée il y a deux ans aux côtés d’Angélique Gozlan, docteure en psychanalyse et en psychopathologie, sur l’impact des images trash sur la jeunesse, Sophie Jehel est allée à la rencontre de plus de 200 adolescents de différents milieux socioculturels. Il ressort de cette étude une forte inégalité face à la façon dont les jeunes investissent les réseaux sociaux que ce soit au travers les images recherchées mais aussi la façon de se mettre en scène et de se raconter via les applications numériques qu’ils utilisent. Ainsi, certains jeunes ayant connu des événements violents dans leur vie vont avoir tendance à aller rechercher des images trash, banalisant ainsi leur propre vécu. D’autres vont sciemment vouloir véhiculer une image d’affranchi ou de caïd arborant fièrement armes ou produits stupéfiants sur leurs publications. Les jeunes les plus en conflits avec loi sont par ailleurs en règle générale plus vulnérables que les autres vis-à-vis des images trash. Ils éprouvent des difficultés pour s’en distancer ayant peu de personnes de référence pour faire média. Leur habilité de lecture et d’écriture est également plus faible et ne leur permet pas de contextualiser les images visionnées. Sophie Jehel, encourage l’apprentissage du décryptage des images par la lecture des légendes, des sources. De même, la chercheuse appelle les éducateurs à s’emparer de façon plus proactive de la thématique des réseaux sociaux devenue aujourd’hui incontournable.

La traque au Conspi : Comment aider les jeunes à décrypter les théories complotistes ?

Suscité l’intérêt et l’éveil critique par l’aveu d’une supercherie bienveillante, voici le pari réussi du journaliste réalisateur Thomas Huchon pour aider les jeunes à décrypter les théories complotistes véhiculées sur le web. « Il n’y a rien de pire pour un adolescent que d’être piégé par un adulte, surtout, devant ses copains. En règle général il ne veut pas que cela recommence », constate Thomas Huchon.

Le réalisateur utilise auprès des jeunes qu’il rencontre en atelier que ce soit à l’école ou en prison, le même ascenseur émotionnel dont se servent les créateurs des fake news permettant de faire émerger le doute et ainsi créer les conditions d’un dialogue constructif. Pour cela, il a réalisé un documentaire ubuesque où les jeunes apprennent à grand renfort d’images et de punch lignes bien senties que le SIDA a été inventé par la CIA pour lutter contre le régime cubain. 7 minutes 30 plus tard, devant des jeunes consternés par ces « révélations », il fait l’aveu de la supercherie et leur donne les clefs pour décrypter les images et les informations qu’ils reçoivent au quotidien parfois à leur insu.

« Dans ce travail là, on vient poser un certain nombre de questions, indique Thomas Huchon. On vient s’interroger sur qui me parle, d’où on me parle, quel type d’éléments j’ai à ma disposition afin de vérifier que ce que l’on me dit est bien ce que l’on me dit ».

Le réalisateur n’argumente jamais sur le fond des théories, estimant par ailleurs ne pas avoir la capacité de faire changer les jeunes d’avis de façon frontale. « Ce n’est pas mon rôle, poursuit-il. Mon rôle c’est de dire pourquoi tu penses cela ? Et comment tu en es venu à penser cela ? Et quel chemin as-tu suivi pour arriver à penser cela ? » Le journaliste met également en garde les jeunes sur la façon dont les algorithmes construisent pour chacun d’entre nous, des informations profilées, mettant à mal ce qui fait sens commun, non par volonté de nuire mais par simple appât du gain. Les géants d’internet se livrent une guerre commerciale du clic sans merci dont nous sommes le premier enjeu financier. Ils créent ainsi sans le vouloir des milliers de tribus parallèles abreuvées de flots d’informations et d’images biaisées par nos propres centres d’intérêts et idéologies. Pour Thomas Huchon « On n’a perdu notre souveraineté en tant qu’individu » et de poursuivre : « Ce morcellement permanent et l’individualisation total de tout ce que l’on fait à des conséquences terribles. Nous sommes dans l’incapacité de partager quelque chose qui nous serait commun ».

Le journaliste en appelle donc à la vigilance mais aussi à la déconnexion notamment celles des enfants à l’instar de ceux de Chamath Palihapitiya, ancien cadre dirigeant de facebook qui a dénoncé en décembre 2017, les effets néfastes des réseaux sociaux sur l’ensemble de la société, en interdisant même l’accès à ses enfants.

Les jeunes pris en charge par la PJJ : Panorama des jeunes en conflit avec la loi et pratique dans la société des réseaux ?

Sociologue du droit et ancien responsable de recherche à la DPJJ, Luc Henry Choquet a présenté à la Commission un panorama des différents profils des jeunes en conflit avec la loi. En premier lieu, le chercheur tient à rappeler que 65% des enfants ayant affaire à la justice ne réitèrent pas durant leur minorité. En revanche 7% des enfants pris en charge par la DPJJ commettent 36% des affaires et s’enracinent durablement dans la délinquance.

Luc Henry Choquet distingue deux types de délinquance, la délinquance réactionnelle ou de provocation souvent due à un déficit dans leur environnement et celle dite de « destruction ». « Dans le cas de la délinquance « réactionnelle » ou « de provocation », il s’agit de faire exister l’autre derrière le masque d’un conflit d’autorité. Dans ce second cas, il s’agit de faire disparaître l’autre pour ne pas avoir à subir l'insupportable conflit entre soi et l’autre perçu comme un assujettissement, une expérience de dépendance absolue » indique le chercheur. Par conséquent, poursuit-il « si dans le premier groupe, il s’agit d’accroître l’importance de la présence de l’éducateur, dans le second groupe, il s’agit au contraire d’en réduire le poids. En effet, « c’est précisément dans ces cas où les agirs sont les plus probables que les manifestations de la loi, quelles qu’elles soient, courent le plus de risques d’apparaître aux yeux du jeune comme des armes visant à le maintenir sous une forme d’emprise et, ce faisant, d'être perçues comme les instruments d’un duel sans triangulation. »

Il faut donc rechercher selon le sociologue la construction d’un espace tiers autour du « faire avec» et d’activités d’insertion sociale, professionnelle et de santé permettant l’accroche et la création d’un lien éducatif. Concernant la thématique des réseaux sociaux, Luc Henry Choquet considère que leur utilisation par les jeunes est rassurante en ce qu’elle tend à démontrer leur capacité à être en lien avec les autres. A contrario, les jeunes qui se servent d’internet uniquement en tant qu’outil de communication et d’organisation de la transgression (messageries chiffrées, téléphones prépayés) utilisent pas ou peu les réseaux sociaux grand public parce qu'ils n'ont finalement pas grand chose à y raconter et qu'ils n'en ont pas les codes à l'inverse des premiers.

 

 

Bulletin de la Commission nationale Justice des enfants et des adolescents

[Vidéos & Interviews] L'Adolescence 2.0 : L'épreuve du web!Fri Dec 20 2019 13:57:28 GMT+0100 (heure normale d’Europe centrale)
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